• La Souris Chauve

Discours de Jean-Pierre Luminet pour la remise du prix UNESCO Kalinga 2021

Dernière mise à jour : nov. 8

Par JEAN-PIERRE LUMINET

Directeur de recherches émérite au CNRS

Laboratoire d’Astrophysique de Marseille


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L’astrophysicien, écrivain et poète Jean-Pierre Luminet - dont nous avons récemment publié un billet - vient d'obtenir le prestigieux prix UNESCO Kalinga (plus d'informations sur le prix et Jean-Pierre Luminet dans cet article). Nous avons beaucoup apprécié le discours de remerciements qu'il a prononcé pour la remise du prix et nous sommes heureux qu'il nous ait autorisés à reproduire ici le texte intégral.

Après les introductions et rappels d'usage, les analyses plus personnelles commencent au cinquième paragraphe... (note de la rédaction La Souris Chauve - Relyons.info).



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"Madame la directrice générale, mesdames et messieurs du jury international, c’est un très grand honneur pour moi de recevoir le prix UNESCO Kalinga 2021 pour la vulgarisation scientifique. Je m’excuse que certains engagements de ce jour et l’absence de réseau internet fiable du lieu où je me trouve m’empêchent de participer à la célébration en ligne, aussi je vous prie de bien vouloir écouter avec bienveillance ce discours de remerciements que j’ai préenregistré en vidéo.


Je suis d’autant plus honoré de recevoir ce prix, le plus ancien je crois attribué par l’UNESCO, qu’il fut créé en 1951, année qui, par une bienheureuse conjonction, fut aussi celle de ma naissance. Mais surtout honoré parce que parmi les précédents lauréats figurent de très éminents chercheurs qui ont consacré une partie importante de leur temps à la diffusion des savoirs, qu’eux-mêmes contribuaient à alimenter par la qualité de leurs publications spécialisées. Dans la discipline qui est la mienne, relevant de la physique fondamentale et des sciences de l’univers, j’ai ainsi relevé les noms prestigieux de Louis de Broglie, George Gamow, Fred Hoyle, Pierre Auger, et plus récemment celui de mon collègue et ami Jean Audouze, que je remercie ici chaleureusement d’avoir proposé ma candidature et l’avoir soutenue avec succès.


Mes contributions spécialisées aux sciences de l’univers concernent les trous noirs, la cosmologie du big-bang, la topologie cosmique et ses modèles d’univers chiffonnés, plus récemment les diverses hypothèses sur la gravitation quantique. En tant que chercheur je suis donc bien davantage physicien théoricien qu’astronome au sens habituel du terme. Mais en fervent adepte de la passation des savoirs entre recherche et grand public, je m’efforce depuis quarante ans de rendre accessible non seulement les sujets complexes que j’ai étudiés, mais l’ensemble des connaissances relevant des sciences de la matière et de l’univers, allant des planètes aux galaxies en passant par les astéroïdes, l’évolution des étoiles et la possibilité de vie extraterrestre. Je me suis aussi penché sur la vie et l’œuvre des Copernic, Kepler et autres Newton, ces hommes d’exception que j’ai appelés les « Bâtisseurs du Ciel », à qui nous devons les premières images d’un cosmos démesuré, et cependant mesurable par l’intelligence et l’imagination créatrice. Comme l’écrivit justement Pierre Auger, lauréat du prix Kalinga 1971, «Une phase du travail des chercheurs scientifiques ne semble pas sans analogie avec une activité culturelle : c'est la période où surgit l'imagination, sorte de moment de liberté dans la pensée scientifique. Or cette période cruciale est généralement passée sous silence lors de la publication du travail accompli dans les diverses revues et ouvrages scientifiques.»


J’ai précisément tenté de combler cette lacune dans les sept romans scientifiques que j’ai publiés de 1999 à 2015. Chaque épisode narre la vie exceptionnelle d’aventuriers du savoir restitués dans leur personnalité profonde à travers leur œuvre, bien sûr, mais aussi et surtout par leurs relations passionnées et conflictuelles avec la société, la politique, les mœurs et les conventions de leur époque. Chaque étape du savoir se situe en effet dans le contexte bien précis de la société. Ma démarche de romancier scientifique ne relève donc pas seulement de la vulgarisation, mais aussi de la sensibilisation. Le but premier n’est pas uniquement de faire passer des connaissances en langage littéraire accessible à tous, mais d’habiller de chair et de sang des personnages et des concepts à première vue abstraits, voire rebutants parce que «scientifiques». Cette humanisation du propos démontre, s’il en était besoin, que le savoir n’est jamais séparé de l’émotion.


Il n’y a qu’une chose qui puisse rivaliser avec l’étrangeté de l’Univers, c’est celle de l’entreprise humaine : cette volonté de savoir ce qui s’est passé et ce qui va se passer, cette ingéniosité à l’apprendre avec les moyens les plus détournés. Une partie du public se demande cependant en quoi les connaissances en astrophysique, apparemment si éloignées de notre quotidien, apportent au corps social, alors que tant de choses sont à faire pour assurer le mieux-être de l’espèce humaine. Des défis menacent en effet la planète entière : outre la traditionnelle faim dans le monde et le manque d’eau potable, nous subissons désormais les pandémies à répétition et les peurs paralysantes que leur gestion politique véhicule, le changement climatique, la perte de la biodiversité, le pillage des matières premières, la mainmise des finances mondiales sur l’ensemble des activités humaines, en Occident l’invasion de la sous-culture dite Woke, le retour de l’irrationnel et des fondamentalismes, et les bouffées de violence qui les accompagnent.


Je suis intimement persuadé que pour répondre à ces défis, la recherche scientifique et sa diffusion auprès du public n’est pas un simple outil parmi d’autres, voire un luxe dont certains estiment que l’on pourrait se passer, mais une priorité absolue. Car la recherche est une activité stratégique qui concerne la société tout entière. Devant le nombre de fois où la question « À quoi ça sert? » est posée dans les médias ou dans les parlements, il est nécessaire de rappeler avec force les vertus cardinales de la recherche et de sa diffusion auprès des citoyens. L’une de ces vertus est celle du dialogue éclairé entre des points de vue parfois divergents entre spécialistes. Il est indispensable de rappeler au public que ce qu’on appelle le consensus scientifique ne doit jamais être présenté comme une doctrine en dehors de laquelle toute pensée serait hérétique, pour ne pas dire « complotiste » pour utiliser un terme à la mode. Je crains malheureusement que les évolutions récentes d’une certaine communication scientifique officialisée, médiatisée et instrumentalisée aient largement foulé aux pieds cette vertu cardinale de la discussion, de l’incertitude et du scepticisme, que notre grand humaniste Michel de Montaigne avait jadis si magnifiquement prônée.


Si notre connaissance du monde, des hommes et de leurs œuvres avait un caractère définitif, c’en serait fait de notre capacité à questionner, à chercher, à connaître et à créer. Le «définitivement constitué» est étranger à la science. Celle-ci suit des linéaments voisins de ceux de l’art, et accentue encore le caractère toujours provisoire qu’ont les acquis de la recherche. En s’accumulant, ceux-ci augmentent notre connaissance du monde, mais le plus souvent ils entrouvrent des lucarnes sur les champs nouveaux à explorer, champs tellement vastes qu’il est permis de se demander si, finalement, notre activité de recherche nous rapproche d’une éventuelle connaissance ultime du “Grand Tout”, ou au contraire si elle nous en éloigne.


A propos d’humanisme, je voudrais rappeler qu’à partir du XIXe siècle s’est creusé un fossé désastreux entre science et culture, qui n’a cessé de s’élargir. La culture est associée aux humanités, la recherche aux sciences, au point que, dans notre pays notamment, elles sont représentées par deux ministères distincts. À l’un les arts plastiques, la musique, l’architecture, le cinéma, l’édition, la protection des monuments, les coutumes et même les distractions, si tant est que l’on nous en permette encore en dehors d’un pass sanitaire qui n’a rien de scientifique... À l’autre l'astronomie, les mathématiques, la physique, la biologie, la chimie, la géologie, l’archéologie, l’anthropologie… Comme si la curiosité de l’homme s’exerçait à l’intérieur d’enclos. Or il n’y a pas de barrières à la curiosité humaine : s’ouvre à elle un champ immense – art, philosophie, science, littérature, sociologie, histoire, technologie... –, champ continu où tout invite à la recherche, c’est-à-dire au désir de savoir et de trouver, sans conclusion prévisible. La science donne l’exemple le plus accompli d’une recherche qui vogue vers un horizon jamais atteignable, qui se démultiplie et renaît sans cesse de ses propres échecs et succès.

Culture et recherche sont deux manifestations de l’ouverture de l’homme au monde lorsqu’il porte son regard sur celui-ci, s’interroge à son sujet, va à sa rencontre et découvre les ignorances que ses découvertes mêmes lui dévoilent. Par exemple, et contrairement à une idée préconçue, la violence n’est pas uniquement fille de la pauvreté : en étudiant de multiples sociétés, les ethnologues ont remarqué que la violence provenait pour l’essentiel du manque de culture. Les conférences que nous pouvons faire dans certaines banlieues réputées « difficiles » nous convainquent que l’arme de la culture n’est pas assez utilisée dans la lutte contre la violence. La culture scientifique permet de mieux comprendre, et donc de mieux accepter, l’altérité.


Pensons à la découverte, en 1995, d’une première planète extrasolaire, c’est-à-dire une planète gravitant autour d’autres étoiles que le soleil, suivie de plusieurs centaines d’autres, qui donne une nouvelle jeunesse à une question vieille comme l’humanité, celle de l’existence possible de vies en dehors de “chez nous”, et en toute vraisemblance radicalement autres. Les acquis récents en exobiologie nous ont appris combien notre connaissance des systèmes planétaires était rudimentaire ; c'était, jusque-là, celle que nous avions du nôtre, dans notre petit canton, et elle s’est révélée tout à coup bien maigre en regard de tous les possibles. C’est en ce sens que la question de la vie ailleurs dans l’Univers est pleinement un sujet de culture, s’ouvrant aux champs de la métaphysique, de l’art, de la littérature et de la sociologie.


Dès lors surgit la notion capitale d’interdisciplinarité. Au-delà des grands mots et des déclarations d’intention, la pratique d’une véritable interdisciplinarité suppose toutefois un changement assez radical dans la façon de concevoir la recherche scientifique. Depuis Descartes, la méthode prime l’objet, et la déduction prime l’induction. Trop en quête de certitudes, une bonne part de la recherche se focalise sur des raisonnements où causes et effets s’enchaînent et se reproduisent mécaniquement, selon des schémas déterministes et des systèmes bien verrouillés. L’interdisciplinarité s’ouvre à l’inverse au fortuit et à l’incertain, valorise un certain désordre créateur. En outre, pour être pleinement créatrice, l’interdisciplinarité ne doit pas se cantonner au décloisonnement entre pures disciplines scientifiques, mais s’étendre aux autres activités créatrices de l’esprit humain que j’ai citées comme l’art, la littérature, la philosophie. C’est depuis toujours un de mes chevaux de bataille, et je n’ai jamais conçu autrement la pratique de la recherche, ce qui au demeurant n’a pas toujours été bien compris.


A cet égard, je suis particulièrement heureux de lire dans la lettre de nomination de la Directrice générale que mon activité de passeur de science a été récompensée non seulement pour mes livres, articles et conférences, mais aussi pour mes réalisations artistiques, allant des arts plastiques à la musique contemporaine en passant par la littérature et la poésie.


Je conclurai en soulignant qu’actuellement, la technique scientifique semble progresser à la façon d’une vague de chars d’assaut qui auraient perdu leurs conducteurs : aveuglément, impitoyablement. Elle met entre les mains des plus grandes entreprises mondiales et de certains gouvernements qui leur sont en partie soumis une puissance sans précédent, dont ils peuvent user sans nécessairement se soucier de questions éthiques. Si les hommes et femmes d’État qui détiennent cette puissance n’ont pas au moins une notion élémentaire de sa nature, il n’est guère probable qu’ils sauront l’utiliser avec sagesse. Une certaine formation scientifique est donc indispensable, aussi bien pour les dirigeants que pour le grand public qui, dans nos démocraties, est censé élire ces derniers. Faire acquérir cette formation au plus grand nombre n’est pas chose facile. Celles et ceux, chercheurs ou journalistes, qui savent effectivement servir de trait d’union entre le savoir spécialisé et le public accomplissent une tâche qui est nécessaire non seulement pour le bien-être de l’humanité, mais simplement pour sa survie.

Je vous remercie."